Créée en 1998, l’association Compostelle 2000 œuvre à rendre le pèlerinage à Saint-Jacques accessible aux personnes à mobilité réduite. Un voyage possible grâce à l’entraide et à l’engagement des bénévoles.
Par Marine Evain
C’est une photo de groupe classique mais qui symbolise la fin d’un long voyage. L’assemblée, une vingtaine de pèlerins, semble crier quelque chose comme « Cheese ». Certains se sont accroupis devant. Au milieu du deuxième rang, Laurent Vaillant, 44 ans, lunettes noires posées sur le nez, crâne dégarni, affiche un franc sourire. Après quinze jours d’un périple reliant Luarca, dans les Asturies espagnoles, à Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, l’homme vient de terminer, en ce 21 juillet 2023, son premier pèlerinage complet. Le voyage d’une vie pour Laurent, atteint d’une infirmité motrice cérébrale depuis sa naissance. Un handicap moteur lourd impliquant une raideur musculaire et des difficultés à se mouvoir, l’obligeant à se déplacer en fauteuil roulant.
Pourtant, en 2017, lorsque Laurent Vaillant découvre l’existence d’un pèlerinage destiné aux personnes à mobilité réduite (PMR) organisé par l’association parisienne Compostelle 2000, il n’hésite pas un instant. « Je me souviens qu’une autre association, Handi Cap Évasion, avait permis la traversée de la baie du Mont-Saint-Michel par 100 personnes handicapées. Pour cela, elles s’aidaient de joëlettes, des fauteuils roulants handisport tirés par deux personnes valides à l’avant, deux à l’arrière pour pousser, et deux autres sur les côtés avec des cordes. J’avais trouvé cette initiative formidable », se remémore Laurent, dans une élocution parfois difficile, due à son handicap. Chaque été, en juillet, quinze jours de marche sont organisés durant lesquels PMR et personnes valides accomplissent, bout par bout, le célèbre chemin de Compostelle. Au total, plus de 1 500 km depuis le Mont-Saint-Michel. Après trois années perturbées par la crise sanitaire, c’est donc en 2023 que le groupe, t-shirts et foulards aux couleurs de l’association Compostelle 2000 – bleu, jaune et blanc – immortalise son arrivée sur la place de l’Obradoiro, là où ont l’habitude de se rejoindre les « Jacquets », les pèlerins de Saint-Jacques.
« C’est une attention particulière »
Croyant et pratiquant catholique, Laurent tire de cette expérience sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle un bénéfice spirituel, mais pas seulement. « J’ai beaucoup aimé découvrir la nature et les paysages. C’est un très beau pèlerinage, raconte ce fidèle déjà passé par Lourdes. Je me souviens particulièrement de la ville de Gérone en Espagne, visitée en 2022, et du dernier jour, lors de notre arrivée à Saint-Jacques de Compostelle. Là-bas, un autre groupe avait payé pour balancer le botafumeiro – un encensoir géant situé dans la cathédrale de Saint-Jacques. C’est un souvenir merveilleux », se rappelle-t-il. Chaque jour, Laurent part à la messe avec les autres fidèles du groupe. « Ce n’était pas du tout obligatoire », insiste-t-il. Si chaque pèlerin, PMR ou valide, arrive avec ses propres motivations, un marcheur sur dix environ part dans une démarche liée à sa foi, selon une étude d’Atout France et de l’Agence française des Chemins de Compostelle publiée en 2022.
Aux côtés de Laurent sur la photo du groupe célébrant son arrivée à Saint-Jacques de Compostelle en juillet 2023, quatre autres PMR prennent la pose. Tous présentent un handicap différent. Florence est aveugle. Gilles, lui, a fait un AVC juste avant d’atteindre Saint-Jacques de Compostelle, lors de son premier pèlerinage. L’accident l’a laissé paralysé d’une partie du corps. Graziella requiert une attention de tous les instants : «C’est une personne quasiment tétraplégique avec un usage très limité de ses bras et de son corps, explique Christophe Meykiechel, chargé de l’organisation des pèlerinages PMR et accompagnateur. Sous la douche, il fallait trois femmes pour la porter. » Car ce type de pèlerinage repose avant tout sur la solidarité et l’engagement des personnes valides pour aider les handicapés moteurs ou non autonomes à réaliser leur rêve. « Cette expérience, c’est vraiment une façon de faire le pèlerinage autrement, avec des valides qui vont faire de l’assistance aux PMR. Ils vont non seulement les aider lors de la marche en tirant ou poussant la joëlette, précise-t-il, mais aussi en les aidant à se nourrir, en les accompagnant aux toilettes, en les habillant. C’est une attention quotidienne. »
Recréer du lien
Afin de répondre au mieux aux besoins des personnes à mobilité réduite, l’association met en place, chaque année, un processus de candidature. Elle permet à Christophe et aux autres bénévoles de cadrer le groupe. « Si une personne handicapée se présente et qu’elle est incapable de se nourrir, de se vêtir, de se doucher, et qu’elle a en même temps des problèmes d’incontinence ou de médicaments, on n’y arrive plus parce que c’est une trop grande responsabilité », explique-t-il. Côté valides, même exigence. « Les gens qui ne peuvent faire aucune tâche d’assistance, on leur dit directement qu’ils ne trouveront pas l’expérience qu’ils cherchent en faisant le pèlerinage avec nous », tranche Christophe.
Pèlerin expérimenté depuis son premier chemin en 1982, le bénévole profite de son énergie de jeune retraité de l’entreprise IBM pour dédier son temps aux activités associatives. La plupart se déroulent sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, où Christophe aide successivement les PMR, des jeunes en situation de rupture et des personnes atteintes de pathologies psychiatriques. « Le pèlerinage, c’est une façon pour ces personnes de sortir de leur isolement et de recréer du lien », explique ce féru de marche qui passe désormais huit semaines chaque année sur les sentiers.
Pour Laurent, qui a accompli son pèlerinage en juillet 2023, c’est surtout une question de bougeotte. Bien qu’entouré par ses proches, dont sa sœur à qui il rend régulièrement visite dans les Côtes-d’Armor depuis Neuilly, dans les Hauts-de-Seine, l’homme a « l’âme d’un aventurier ». « Faire le pèlerinage en groupe, c’est plus sympa. » Chaque année de marche, ce pèlerin peut également compter sur l’aide d’un référent. Laurent, lui, est resté proche de Christophe. « Je lui ai parlé pas plus tard que mercredi, indique ce dernier en regardant son téléphone. C’est un mec vachement sympa ! Il a une joie de vivre communicative. » Christophe, au pull de Noël haut en couleurs pour un mois de janvier, raconte en riant le souvenir d’un homme très motivé : « La veille de notre arrivée à Saint-Jacques, Laurent m’a dit :
— Alors comme ça, on peut aller jusqu’à Rome à pied ?
— Oui, on peut aller à Rome
— Bon, faut organiser ça
— Mais Laurent, on arrive demain à Saint-Jacques !
L’énergie qu’il a, la pêche qu’il a, c’est extraordinaire. »De ces relations entre personnes valides et handicapées naît aussi une évolution dans les rapports. Beaucoup des participants n’ont pas l’habitude de côtoyer des personnes avec des handicaps moteurs. « Le problème quand des gens sont différents, expose le sexagénaire, c’est qu’on a pas l’éducation pour communiquer avec eux. Toi tu vas essayer de mettre des formes alors qu’ils sont très cash sur leur situation. »
« Compostelle, c’est très addictif »
Dès la création du premier pèlerinage pour personnes à mobilité réduite, en 1999, l’association veut mettre la fraternité au cœur du projet. L’organisme est d’ailleurs l’un des seuls à proposer l’aide et l’accompagnement des personnes handicapées sur le chemin de Compostelle. En cause : un projet coûteux et souvent compliqué à organiser. « C’est un voyage qui demande énormément de logistique, souligne Christophe. En plus des joëlettes, le pèlerinage nécessite un minibus adapté pour les PMR, un autre pour les valides, ainsi que des véhicules pour transporter le matériel et les tentes. » Obligée d’adapter le logement aux contraintes d’accessibilité, l’association a misé sur d’immenses tentes ONG ou militaires capables d’accueillir des lits en dur pour les personnes handicapées. « On passe également beaucoup de temps à contacter les communes pour trouver des lieux où il est possible d’installer le camp. C’est un travail long et fastidieux. » Pour pallier les coûts, l’association est contrainte d’augmenter les tarifs à 600 euros par participant. Et impossible de compter sur des subventions publiques : « C’est compliqué de faire reconnaître une association comme laïque lorsqu’il y a Compostelle dans le nom », admet le volontaire.
Pourtant, chaque année, le pèlerinage PMR de Compostelle 2000 rencontre un franc succès. « Compostelle, c’est très addictif et ça vous transforme. On y trouve souvent les réponses que l’on cherchait », continue Christophe. Les places étant plus limitées pour les personnes non valides, « afin de laisser la possibilité à tous de participer », il est plus difficile pour eux de répéter l’expérience. Un retour à la réalité parfois compliqué à gérer pour ces personnes en situation de handicap moteur. « Je me souviens de Gilles, pour qui c’était dur, car il se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire de sa vie. Je crois qu’il a trouvé depuis », raconte Christophe. Comme remède à la déprime post-Compostelle, le groupe a trouvé une solution : une conversation WhatsApp où les cheminants prennent régulièrement des nouvelles les uns des autres.
Revenir à Saint-Jacques de Compostelle ? Laurent l’espère bien, « peut-être avec une autre association ». Un premier périple parisien l’attend l’été prochain. Lors du coup d’envoi de la 5ᵉ édition du pèlerinage PMR de Compostelle 2000, il partira cette fois en fauteuil roulant électrique de la tour Saint-Jacques, à Paris, pour une journée de randonnée en direction de Poitiers. Juste de quoi ressentir, un court instant, l’appel du chemin.