Par Adèle Lebrun
Les Crédits municipaux offrent des solutions d’emprunt simple : un objet de valeur contre une somme d’argent en liquide. Ces Monts-de-Piété modernes hébergent pour un temps boucles d’oreille, bagues et bracelets. Qu’importe la situation financière de leur propriétaire.

Elle les a revues furtivement. La chaîne et la bague en or, qu’elle tient de son arrière-grand-mère, sont apparues sur un petit plateau rectangulaire, sont passées sous le plexiglas du guichet. Puis elle les a laissées repartir. Cela faisait deux ans que Rachel n’avait pas pu contempler leur or doux. Ce lundi 21 janvier, elle est venue au Crédit municipal de Besançon pour renouveler son contrat de prêt sur gage. En 2023, Rachel avait franchi pour la première fois la porte de l’établissement pour engager ces bijoux de famille contre 700 euros. Un prêt modique, qui lui a permis de rembourser une dette urgente. Elle avait passé le sas de sécurité : deux portes vitrées successives dont l’ouverture – qui ne peut être simultanée – est autorisée par une employée.
Les Crédits municipaux sont les héritiers des Monts-de-Piété du XIXe siècle. Institutions publiques aujourd’hui, leur principe n’a pas changé : chacun peut venir y déposer un objet, le « mettre au clou », en échange d’une somme d’argent. Si l’emprunteur ne parvient pas à rembourser son prêt à temps, l’objet est vendu.
« Je tiens à ces bijoux, le prêt sur gage me permet de ne pas les vendre. » Rachel s’exprime en souriant beaucoup, en riant un peu. « Pour moi, c’est un acquis que je vais réussir à rembourser et à dégager ces bijoux, parce que j’ai la chance de travailler. Donc je n’ai pas peur qu’ils partent à la vente. »
Aujourd’hui, seuls les objets de valeur sont acceptés – des montres de luxe, des sacs de marque –, et surtout les bijoux en or. À l’agence de Besançon, on compte environ 3 000 contrats de gage en ce moment, avec un encours moyen de 800 euros.
Les bijoux ou la vie
Olga débarque en trombe dans la petite salle d’attente, engoncée dans une doudoune bleue, un bonnet rayé noir et blanc vissé sur la tête. Elle ignore les six chaises en plastique gris et guette une employée. Elle n’était pas venue depuis quinze ans, mais elle a besoin d’argent. « On va me couper ma ligne téléphonique, souffle-t-elle, mais j’en ai besoin pour que Pôle emploi puisse me joindre. » Elle qui a travaillé comme barmaid, puis en boulangerie et en pizzeria, se retrouve sans le sou. « Je n’ai plus qu’un seul recours : le Crédit municipal. » Elle sort de la poche de son jean un petit sachet en plastique transparent où reposent deux créoles dorées, d’un petit diamètre. « Ce sont les boucles d’oreille de maman, elle est décédée. » Pense-t-elle qu’elle pourra les récupérer ? « Ah oui ! Ici, c’est un coffre-fort pour moi. Mais je préférerais qu’on me coupe ma ligne plutôt que de perdre les boucles d’oreille de ma mère. » Les boucles disparaissent dans l’arrière-boutique où leur valeur sera estimée. Un test à l’acide permet d’évaluer la pureté de leur or, puis elles sont pesées. Olga repart avec 60 euros en liquide. Elle n’a eu qu’à fournir une pièce d’identité et un justificatif de domicile.
Pour les prêts inférieurs à 3 000 euros, ce sont les seuls documents exigés. Au-delà, le Crédit municipal requiert aussi un avis d’imposition. Chaque contrat est signé pour six mois, période qui peut être prolongée si les intérêts sont réglés à chaque fois. Au bout de deux ans, le contrat doit être renouvelé : le bien est dégagé, réestimé et réengagé. Un client ne peut cumuler plus de 15 000 euros d’encours en son nom. En revanche, il n’y a pas de somme minimum.
Les prêts inférieurs à 100 euros ne sont pas assortis d’intérêts. « C’est le prêt social, solidaire par excellence », affirme Françoise Henriot-Donier, responsable de l’agence de Besançon. Ces petites sommes permettent de pallier les besoins vitaux, un emprunt garanti par la valeur de l’objet laissé en gage et qui ne génère aucune dette.
Contre sa guitare « de concert, classique, sèche », Bruce a obtenu 60 euros. Ce n’est pas la première fois que ce trentenaire longiligne dépose l’instrument. « Ça me dépanne en cas de besoin, le temps que je retrouve du travail », s’excuse-t-il presque. Il travaille d’ordinaire à l’usine, « dans ce qui est minutieux ». Ne regrette-t-il pas de ne pas pouvoir en jouer ? « Je préfère manger », balaie-t-il.
Une affaire de femmes
Bruce fait figure d’exception ce jour-là : à la fois parce qu’il ne laisse pas en gage des bijoux, mais aussi parce qu’il est un homme. Ce lundi, ils étaient trois à s’être vu opposer le traditionnel : « Je suis désolée Monsieur, un homme peut déposer des bijoux d’homme et une femme des bijoux de femme. » Elle peut sembler étonnante, mais cette règle est conçue pour protéger le patrimoine des femmes de la convoitise de leur mari. « Le Crédit municipal se veut le garant de l’intérêt des femmes et de l’intégrité de leur patrimoine », écrit Pauline Peretz dans Au Prêt sur gage (Seuil, 2014). Le prêt sur gage concerne principalement les bijoux en or. Et les femmes en sont les principales détentrices. Elles sont une trentaine, chaque jour, à fouler le carrelage gris de la salle d’attente, patienter dans le silence pour engager, dégager des biens, renouveler un contrat ou payer les intérêts.
« Le bijou a ici une utilité bien plus grande que d’être seulement décoratif. Il y est réponse à un besoin, ou beaucoup plus que cela encore : le ressort d’une liberté et d’une émancipation », poursuit Pauline Peretz dans son enquête au Crédit municipal de Paris. Elle y affirme que le prêt sur gage intéresse notamment les femmes d’origine immigrée, d’Afrique et du Sri-Lanka. Pour elles, les bijoux sont aussi « un mode normal de thésaurisation et de financement. […] En cas de coup dur, en cas de besoin, [elles puisent dans leur] réserve d’or. Les immigrées ne sont donc pas au Crédit municipal de Paris les démunies dont l’image est trop communément véhiculée ».
« Les Sri-Lankaises possèdent beaucoup d’or, confirme Françoise Henriot-Donier, la responsable de l’agence de Besançon. Du 22 ou 24 carats, c’est un or très orangé, flamboyant. On voit des objets magnifiques passer entre nos mains. ». De lourds colliers de mariage, des « immenses mains de fatma en or »… Ces bijoux sont une manière sûre et rapide d’obtenir des liquidités. Françoise Henriot-Donier sort rapidement une calculette : « Actuellement, le prêt sur gage est à 26 euros le gramme d’or, ça chiffre vite. Pour avoir 1 000 euros, il faut 38 grammes. Ça correspond à un bracelet et une paire de boucles d’oreille. »
Financer des projets
« Il n’y a presque plus de clients qui viennent au Crédit municipal pour des besoins d’argent urgent, parce qu’ils sont dans une très grande précarité, poursuit-elle. Il y en a encore, mais c’est une situation très marginale ici. Aujourd’hui, ce sont plutôt des gens qui connaissent bien le fonctionnement et qui ont recours au prêt sur gage pour des projets. » Sabrine, venue accompagnée de son petit frère, a ainsi besoin d’argent pour acheter une voiture d’occasion. De but en blanc, elle déclare à la guichetière qu’elle souhaite obtenir 1 000 euros de ses bijoux. Elle dépose un bracelet, des bagues et un collier, des bijoux hérités et qu’elle a acquis elle-même. Elle repart avec 1 350 euros. « Je rembourserai le prêt dans deux mois », assure-t-elle, catégorique.
Aïcha, de son côté, doit financer un voyage en Algérie, pour rendre visite à sa famille. D’une allure distinguée dans son long manteau en feutre marron, sac siglé Valentino sur l’épaule, permanente et vernis impeccables, elle laisse une gourmette en or. « Je l’ai depuis mon mariage », raconte-t-elle. Elle vient ici « de temps en temps », depuis quatre ans.

D’autres, comme Maïssa, profitent de leur or pour boucler les fins de mois sans se serrer la ceinture. « C’est la période des soldes, et j’ai un petit bébé », explique-t-elle dans un sourire. Elle a laissé des bagues et des colliers qu’elle avait achetés en Tunisie. Elle était déjà venue en décembre engager d’autres bijoux pour parer aux dépenses de la fin d’année.
L’activité de prêt sur gage est en plein essor. « La hausse du nombre de contrats de gage, d’environ 20 % chaque année, est un constat qu’on fait depuis pas mal d’années », retrace Françoise Henriot-Donier. La responsable de l’agence de Besançon l’associe essentiellement à la hausse du cours de l’or, qui a doublé en cinq ans : un lingot d’or vaut aujourd’hui 80 000 euros. Les bijoux deviennent une façon d’emprunter de l’argent facilement, sans les contraintes de l’emprunt bancaire et sans contracter de dette. « C’est pratique, ça permet d’avoir un mini-prêt », explique sobrement Aïcha.
Presque tous les bijoux sont dégagés, dans un va-et-vient d’or cliquetant et de billets frémissants. Grâce au prêt sur gage, ils deviennent un moyen de se constituer une épargne, de la liquider et de la reconstituer. Rares sont ceux que l’on ne revoit jamais.
Des adieux déchirants
En attendant son tour assise sur un chaise en plastique, Fatima raconte qu’elle a dû laisser le Crédit municipal vendre ses bijoux. Habillée de mauve des babouches en cuir au foulard, elle connaît bien les lieux, plaisante avec les guichetières. « Ce sont des bijoux du Maroc, de ma mère et de moi, soupire-t-elle avant de se rattraper dans un sourire. Des colliers, des bagues, des boucles d’oreille. Tout en or. Je suis obligée de les vendre, on est en train de construire un appartement. »
« Moins de 10 % des objets sont mis aux enchères, assure Françoise Henriot-Donier. Et la différence entre le produit de la vente et le coût du contrat, ce qu’on appelle le “boni”, est reversée à la personne originellement propriétaire de l’objet. » En majeure partie des bijoux de famille en or, ces objets laissés en gage ont une grande valeur sentimentale. Ce n’est donc qu’en tout dernier recours que les clientes s’en séparent.
Il y a cinq ans, Redefina avait perdu à jamais les précieuses boucles d’oreille qu’elles tenaient de la grand-mère de son mari. « Je n’avais pas fait attention à la date de fin de mon contrat, raconte-t-elle, les yeux humides, et elles sont parties aux enchères. » Elle n’était plus revenue au Crédit municipal depuis. Aujourd’hui, elle vient déposer une parure en or : un collier, deux bracelets et des boucles d’oreille. Un cadeau de mariage qu’elle se dit « sûre » de pouvoir récupérer. « Après les fêtes de fin d’année, c’est un peu compliqué financièrement, et puis je prépare un déménagement », détaille-t-elle.
Les Monts-de-Piété font historiquement office de baromètre de la pauvreté. Inflation, hausse des prix de l’énergie, du logement… le taux de pauvreté repart à la hausse depuis une vingtaine d’années en France. Parmi les trente personnes croisées ce lundi particulièrement froid, au moins cinq se rendaient au Crédit municipal pour pallier des besoins financiers urgents.
Alors, est-ce un hasard si la dernière personne rencontrée est Jacques, un sans-domicile-fixe qui nous aborde devant l’agence de Besançon après sa fermeture ? Il connaît bien le fonctionnement du prêt-sur-gage : il y a quelques années, raconte-t-il de sa voix rocailleuse, il avait trouvé un « louis d’or » en creusant dans une maison du centre-ville. Il en avait tiré 250 euros.