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Partir Revenir (2/6) – Au Silence de la rue, le disque en mode repeat

llebouteiller, 24 janvier 202524 janvier 2025

Christophe Ouali, disquaire depuis trente-six ans, a vécu les âges d’or du vinyle, du CD, du piratage puis du streaming. L’histoire de sa boutique parisienne, Le Silence de la rue, est la BO de notre rapport à la musique.

Par Léna Lebouteiller

Dans le XIe arrondissement de Paris, Le Silence de la rue fait tourner ses disques depuis 1998.
© Léna Lebouteiller

Il y en a partout. Des vinyles sont comprimés par dizaines entre des intercalaires et les CD se battent pour une place sur une étagère. Certains disques attendent encore leur sort, éparpillés près d’un tas de tickets de caisse et d’une tasse de café abandonnée. Des pochettes d’album, de la folk d’Aldous Harding à la pop de Philippe Katerine, tapissent la vitrine. Impossible pour la lumière froide de l’hiver de se frayer un chemin.

Raison de plus pour s’assurer que les éclairages fonctionnent. Perché sur un escabeau à peine stable, le maître des lieux bricole. Christophe Ouali a ouvert Le Silence de la rue quand on causait encore en francs, en 1998. Depuis, le natif de Bondy, en Seine-Saint-Denis, a eu le temps d’accumuler les galettes noires et les cheveux blancs. Assez pour devenir un personnage incontournable de la rue Faidherbe, dans le XIe arrondissement de Paris.

Une roulée calée entre le majeur et l’index, il teste son humour pince-sans-rire sur chacun de ses clients. Un esprit farceur resté intact après trente-six ans de carrière, de déclin et de regain du disque. À 62 ans, Christophe Ouali est un témoin historique de notre rapport à la matérialité en musique. Pour les boomers du tourne-disque jusqu’à la gen Z du streaming, voici un EP historique en cinq morceaux. 

Morceau n°1 : Don’t Stop the Music, Rihanna (2008)

Sortir son vinyle préféré de sa pochette. Le poser délicatement sur le plateau de la platine. Lever le bras de lecture et l’approcher au plus près du bord du disque. Croiser les doigts pour ne pas rater le début. Laisser l’aiguille crépiter sur le sillon. Apprécier la rondeur du son. Retourner le disque. Recommencer.

Des années folles à la décennie 1980, voilà l’unique moyen d’écouter de la musique enregistrée. D’abord avec le 78 tours, devenu objet historique, puis avec le 33 tours qui marque l’âge d’or du vinyle. La popularité de la musique enregistrée sur microsillon ouvre de nouveaux marchés dans l’industrie musicale des années 1960 et 1970. Une opportunité dont les disquaires indépendants se saisissent en s’installant dans les centres-villes et les centres commerciaux. Ils étaient quelque 3 000 en France à la fin des années 1970. 

Un peu plus tard, Sony et Philips commercialisent le « compact-disc », 12 centimètres de diamètre, sans craquements. « À la fin des années 1980, la transition était enclenchée », se souvient Christophe Ouali. Lui, pourtant, n’a jamais abandonné ses 33 tours. À l’ouverture de son premier magasin de disques, en 1989 à Montmartre, il n’y a quasiment que des vinyles. Et des minitels.

Car la galette argentée ne s’impose pas immédiatement comme successeur naturel du vinyle. Elle est d’abord réservée aux mélomanes en quête de qualité sonore et prêts à y mettre le prix. En France, le tarif de vente du CD est majoré de 60 % à 70 % par rapport au microsillon. Et il faut débourser un smic pour s’acheter un lecteur. Le CD finit néanmoins par se démocratiser. Et Christophe Ouali par remplir des présentoirs de cette invention. Une petite révolution, avant la grande.

Morceau n°2 : Welcome to the jungle, Guns N’Roses (1987) 

« Ç’a été d’une sévère violence », se souvient le disquaire, le regard sérieux derrière ses lunettes écaille. Au tournant du XXIe siècle, les ordinateurs offrent à tout un chacun la possibilité de télécharger des fichiers musicaux, stockés sur des cartes son. Le piratage échappe aux artistes et au reste de l’écosystème musical. Toute la chaîne s’effondre, à commencer par les temples du disque américains. 

Le marché se transforme à coups de rachats, fusions et plans sociaux. Dans les mots toujours bruts de Christophe Ouali : « C’était la jungle. » Ni plus ni moins. Des six majors opérationnelles depuis les années 1990, trois disparaissent. Demeurent les mastodontes d’aujourd’hui dans un oligopole surpuissant : Universal, Sony et Warner, qui se partagent plus de 70 % des parts du marché mondial en 2021.

En 2007, les ventes de disques chutent de 19 % sur le marché physique français, selon le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep). C’est la plus grosse dégringolade d’Europe. « En gros, on a rigolé pendant quinze ans, conclut Christophe Ouali, lucide. Puis il a fallu beaucoup se remettre en question, s’ajuster avec des fontes sérieuses d’équipes. » La traversée du désert commence.

Au même moment émerge le streaming musical, un tournant technologique majeur. Spotify est créé en Suède en 2006, suivi par Deezer et Amazon Music en 2007. Cette fois, la filière musicale trouve le moyen d’avoir sa part du gâteau. À condition d’accumuler des millions et des millions de streams. Sur Spotify, la plateforme la plus utilisée en France, un artiste doit être écouté 361 fois pour obtenir un euro (voir l’infographie ci-dessous). Le consommateur, lui, doit payer un abonnement mensuel d’une dizaine d’euros pour accéder à plus de 60 millions de titres. Encore un chambardement gravé dans le disque.

Morceau n°3 : Salades Tomates Oignons, Booba ft. Djé (2008)

Chez Christophe Ouali, il n’y a de place ni pour la nostalgie ni pour l’amertume. À quoi bon ? Le numérique compte pour plus de trois quarts du chiffre d’affaires de la production musicale française en 2023, d’après le bilan de marché du Snep. Les disques, pour 24 %. 

« Ce que le stream a changé ? C’est qu’on n’écoute plus un album en entier. On picore, on pioche, là, là et là, décrit Christophe Ouali. On fait sa salade niçoise. » Si les modes de consommation ont changé avec le streaming, la musique n’a jamais été autant écoutée. Le temps passé à en écouter a progressé partout dans le monde. En 2021, les Français y ont consacré 16,6 heures par semaine, soit trois heures de plus qu’en 2019 : 333 morceaux de trois minutes chaque semaine.

En fait, pour les disquaires, le streaming a du bon. C’était déjà l’hypothèse de Christophe Ouali au début des années 2010 : « Le streaming est un robinet de musique. Alors puisque les gens ont la possibilité d’écouter, d’écouter, d’écouter, ça lève proportionnellement les ventes physiques. » Bingo. Les artistes très streamés sont aussi des gros vendeurs de disques, par simple effet d’entraînement. D’où le succès du rap dans les ventes de vinyles. Nekfeu, Lomepal, Damso et PNL se sont ainsi classés dans le top 20 des vinyles les plus vendus en 2023.

Morceau n°4 : Don’t Let Me Be Misunderstood, Nina Simone (1964)

Sur les présentoirs du Silence de la rue, il y a grosso modo deux tiers de vinyles, un tiers de CD. Les premiers, que l’on croyait partis sont donc bien revenus au cours des années 2010. À tel point que « le CD est anecdotique aujourd’hui ». C’est ce qu’observe Audrey Bartolo, directrice de la fabrication chez Squeezer. Cette agence de pressage parisienne collabore avec l’usine allemande Optimal Media pour la fabrication de plusieurs millions de vinyles. « Quand le vinyle est revenu, les usines françaises ont commencé à remonter des presses, notamment parce que ça nous coûtait beaucoup plus cher de faire presser aux États-Unis qu’ici, se souvient Audrey Bartolo, vingt ans de métier. Et la demande a continué de grimper. »

Les artistes – et leurs labels – s’en sont bien rendu compte. De façon croissante, ils conçoivent le vinyle comme une œuvre d’art et font appel à des designers. L’artiste Rægular, également photographe, a imaginé les covers de nombreux albums du rap français, des Étoiles Vagabondes de Nekfeu à Don Dada Mixtape d’Alpha Wann. Si bien que certains acheteurs de galettes noires n’ont même pas de platine pour les écouter. 

La valeur du vinyle est aussi proportionnelle à sa rareté. À la sortie de son album Civilisation – dont la pochette avait aussi été réalisée par Rægular –, Orelsan avait par exemple sorti 15 éditions limitées à 1 500 exemplaires. Une version différente pour chacun des 15 titres de l’album. Résultat : presque 100 000 exemplaires écoulés en sept jours, soit la meilleure première semaine depuis l’ère du streaming.

Le rappeur Orelsan a sorti 15 éditions limitées de son album Civilisation, sorti en 2021.

Et puis il y a le son. Une mélodie de jazz signée Nala Sinephro réchauffe l’atmosphère au Silence de la rue. Ici, des CD tournent toute la journée. Exit le MP3. Ce format numérique hyper répandu doit son succès à sa légèreté, obtenue par compression audio avec perte. Pratique pour stocker des millions de morceaux sur des serveurs. Mais le tassement des fréquences les plus basses et les plus hautes limite drastiquement la profondeur du son. « Le streaming tue ce que l’oreille peut entendre. Nous, on a le truc complet, se réjouit Christophe Ouali. Nina Simone en MP3, autant se flinguer. »

Morceau n°5 : Live forever, Oasis (1994)

Le CD a donc encore des années devant lui, notamment grâce à son prix – autour de 15 euros contre 30 pour un vinyle. « Ça repart », assure Christophe Ouali. De toute façon, il n’écoute plus les trop systématiques discours de mort annoncée. Il appelle ça des « oukases », du nom que l’on donnait aux édits du tsar sous l’empire russe. Par extension, des décisions arbitraires. « Et maintenant, on me dit : “Tu continues à vendre des CD ?” C’est le contraire de ce qu’on me disait au début », ironise-t-il. 

Les disques, héritage du passé, doivent toutefois s’adapter aux enjeux du présent. Car le vinyle est fait pour moitié de PVC, une substance issue du pétrole et ultratoxique pour l’environnement. Sans compter les machines énergivores, les encres, le transport… « C’est pour ça que les usines de pressage ont mis en place le ReVinyl, un vinyle recyclé à partir de leurs chutes de matière », développe Audrey Bartolo, de l’agence de pressage Squeezer. Autre option écologique : le BioVinyl, sans pétrole, élaboré à partir de déchets organiques comme de l’huile de cuisson usagée. L’avantage, c’est qu’à en croire l’immensité du stock au Silence de la rue, les disques ne se jettent pas. 

La boutique de Christophe Ouali, petit paradis du disque, compte aujourd’hui deux tiers de vinyles pour un tiers de CD.
© Léna Lebouteiller

« Le vinyle est un produit culturel donc il y a un affect, une émotion plus forte que pour d’autres types de produits », explique Gérôme Guibert, sociologue spécialisé dans l’étude des musiques populaires. Ce n’est pas Maxime qui le démentira. Le jeune homme de 28 ans explore les allées étroites du magasin, une pochette de Kanye West sous le bras. Il est abonné à Youtube Music mais il aime le vinyle pour « l’objet et le geste ». Tout simplement.

C’est sûrement pour cela que les liseuses n’ont pas remplacé les livres, et que Netflix n’a pas tué le cinéma. « Plus la société est numérique, plus on a besoin de se raccrocher au palpable », conclut Audrey Bartolo. Voilà qui fera les affaires du disquaire de la rue Faidherbe, qui a enfin réparé sa lumière. « Fiat lux ! » 

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