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Partir Revenir (4/6) – Dans la baie de Somme, le chassé-croisé des oiseaux et des ornithologues

zmulteau, 24 janvier 202524 janvier 2025

Par Zoé Multeau

Depuis soixante ans, le comptage Wetlands mobilise les ornithologues du monde entier. Il permet de recenser chaque année les oiseaux d’eau qui ont migré vers leurs lieux d’hivernage. Dans la baie de Somme, l’opération avait lieu du 11 au 20 janvier.

Thierry Rigaux est coordinateur du comptage Wetlands en Picardie depuis 30 ans © Zoé MULTEAU

La nuit, certains oiseaux se regroupent pour dormir. Ils viennent par dizaines, par centaines, par milliers pour se tenir chaud. Chacun gonfle son plumage et y enfouit le bec et les pattes. Tous puisent dans leurs réserves de graisse pour tenir. Malgré tout, les plus frêles meurent souvent. Au lever du soleil, les oiseaux se dispersent progressivement : c’est la « levée de dortoir ». C’est un moment particulièrement propice pour les compter. Thierry Rigaux a l’habitude de vivre au rythme des animaux à plumes. « Hier matin, j’ai fait une levée de dortoir un peu au nord. J’ai vu des ardéidés qui le quittaient : une petite centaine de hérons garde-bœufs, environ 80 aigrettes garzettes et une dizaine de grandes aigrettes. » Une levée de dortoir, Thierry avait aussi prévu d’en suivre une ce matin. Mais la brume a déjoué ses plans. Impossible de voir à plus de dix mètres. En espérant qu’elle se dissipe, le rendez-vous avec les autres bénévoles a été fixé à dix heures à proximité de Noyelles-sur-Mer, dans la Somme.

L’objectif : compter les oiseaux présents dans plusieurs zones humides de la baie de Somme. Ce comptage s’inscrit dans une opération plus vaste : « International Wetlands », le recensement international des oiseaux d’eau. Coordonné par l’ONG Wetlands International depuis 1967, il se veut simultané dans cinq régions géographiques (Afrique-Eurasie, Asie-Pacifique, Caraïbes, Amérique centrale et Néotropique) et se déroule sur un ou deux jours autour de la mi-janvier. « En période hivernale, les oiseaux ont migré vers leur zones d’hivernage. Ils sont regroupés et leur répartition est assez stable. C’est plus facile que de les dénombrer sur leur zone de reproduction qui est souvent très vaste », explique Thierry.

Des bénévoles engagés sur le long-terme

En France, le comptage est coordonné par la LPO (Ligue de protection des oiseaux). Mais à l’échelle locale, d’autres acteurs sont impliqués, comme l’association Picardie Nature, dont fait partie Thierry. Originaire d’Amiens, cet ancien ingénieur agronome de 63 ans est spécialisé dans la préservation et l’aménagement des milieux naturels. Administrateur de Picardie Nature, il coordonne le recensement des oiseaux d’eau depuis trente ans. En Picardie, ce sont près de 700 sites qu’il faut surveiller, de la baie de Somme en passant par les vallées de l’Oise, de l’Aisne, de la Somme ou du Thérain. « On attribue d’une année sur l’autre les mêmes secteurs aux mêmes personnes », souligne le bénévole. Le comptage étant un suivi sur le long terme, il est important de minimiser les biais liés au changement d’observateur. Thierry précise : « Il faut, autant que possible, que ce soit la même personne pour qu’elle acquière une bonne connaissance du site. Ça rend le comptage plus rapide et exhaustif. »

Pour l’aider dans son recensement, chaque référent s’entoure d’autres ornithologues. Aujourd’hui, Thierry est accompagné d’Alexis et Marion, adhérents de Picardie Nature depuis quelques mois. Ces deux vétérinaires de formation ont quitté la clinique pour s’impliquer plus concrètement dans la protection de l’environnement. C’est la première fois qu’ils participent au comptage dans la baie de Somme. Mais ils n’en sont pas à leur premier « Wetlands » : « On a vécu un an à La Réunion. On était bénévoles là-bas », raconte Marion.

Direction la carrière du Hourdel, toute proche. La brume s’est levée. Le soleil éclaire faiblement les corps, mais cela ne suffit pas à réchauffer les pieds et les doigts. Il fait -4 degrés. Au sol, les flaques ont gelé. Le groupe d’ornithologues s’installe au bord d’un étang sur lequel de nombreux oiseaux barbotent. Leurs yeux aguerris distinguent tout de suite les foulques, les grèbes castagneux et les fuligules. « On va balayer tout le plan d’eau et commencer par les foulques. On prendra le chiffre maximal », enjoint Thierry.

Le comptage commence. « Ils sont énervants quand ils plongent ! », plaisante Marion qui manque de perdre le compte. Pourtant, il ne s’agit pas de recenser un par un les oiseaux. « Pour les foulques, je fais des groupes de cinq mentalement », explique Alexis. Chacun sa manière de compter. Quand ils sont statiques, comme dans l’étang, la tâche est plus simple. Mais en vol, il faut parfois utiliser un compteur ou faire des estimations. « C’est entaché d’incertitudes, reconnait Thierry. Ce qui est intéressant, c’est de comparer les données entre plusieurs observateurs. » Marion a compté 22 grèbes castagneux. Alexis 24. Thierry en notera 25 sur son petit carnet.

« Le canard le plus présent sur le littoral picard, c’est le canard en plastique ! »

Entre les sites, la Clio rouge de Thierry file à toute allure. Sur la route, l’horizon ne se distingue que quand le brouillard se dissipe. Les champs et les marais à perte de vue sont parsemés de structures dissimulées. « C’est particulier comme paysage. Il y a des huttes partout ! », évoque Thierry.

La chasse à la hutte, très populaire en Picardie, permet aux adeptes de chasser la nuit. Camouflés dans leurs abri, ils attirent les proies grâce à des « appelants », des oiseaux sélectionnés pour leur cri, mais aussi grâce à des canards artificiels. « Le canard le plus présent sur le littoral picard, c’est le canard en plastique. Ben oui, ce sont des leurres ! », s’amuse Thierry. S’il n’est pas anti-chasse, il aimerait que sa pratique s’améliore encore. « Ça a déjà beaucoup évolué, reconnait l’ornithologue. Avant, la chasse ouvrait le 14 juillet. Maintenant, c’est courant août. Cela reste trop tôt, car certains oiseaux sont encore en période de nidification, mais c’est déjà mieux. »

En Picardie, près de 700 sites sont recensés pour le comptage Wetlands © Zoé MULTEAU

Sur 7 000 hectares de superficie, l’estuaire de la Somme en compte 3 000 de réserve et 4 000 de chasse. D’après Thierry, cette pratique a un double effet négatif. Elle tue des oiseaux, bien sûr, mais les territoires intensément chassés entraînent aussi une réduction des capacités d’accueil des espèces. « On a entre 50 et 100 canards siffleurs par ici. C’est ridicule, il pourrait y en avoir des centaines, voire des milliers ! », se désole Thierry. Le retraité évoque un coup de froid qui a frappé les Pays-Bas début février. « La chasse venait de fermer ici. Plus de 10 000 canards siffleurs sont arrivés. Ça montre que ces zones pourraient accueillir beaucoup d’oiseaux d’eau ! » Thierry tient malgré tout à nuancer : « Heureusement, certains chasseurs chassent modérément et accueillent sur leurs propriétés des oiseaux d’eau pour leur réserver des espaces de tranquillité. »

Le comptage en mer pour les plus aguerris

Arrivés à Ault, village côtier au bord d’une falaise, le temps est dégagé. Le soleil réchauffe enfin les membres engourdis. Thierry prévient : « Les dénombrements en mer, c’est costaud. Il faut des gens vraiment expérimentés. » Avec la longue vue, il faut réussir à reconnaitre des espèces à plusieurs kilomètres au large. Au milieu des plongeons catmarins (plus de 500 ce jour-là) et des grèbes, quelques phoques barbotent dans les vagues.

Le périple se poursuit plus bas, dans une lagune séparée de la mer par un cordon de galets. Au Hâble d’Hault, le comptage est rythmé par les coups de fusil. Il est 16 heures et le soleil ne va pas tarder à commencer sa descente. Alexis, Marion et Thierry se séparent. Le retraité est pressé, il doit rejoindre un dortoir et compter les oiseaux qui s’y posent avant la nuit. Sur les routes pleines de cailloux, de flaques et de trous, il slalome entre les obstacles. « Wetlands, c’est surtout l’occasion de faire du Paris-Dakar », plaisante le bénévole.

Les bénévoles de Picardie Nature et de la LPO sont des ornithologues aguerris © Zoé MULTEAU

Le dortoir se situe chez un particulier en basse vallée de la Somme. Dans un ciel orangé, plusieurs groupes de laridés (la famille des mouettes) volent en V. En attendant que le soleil se couche, Thierry énumère quelques espèces observées la veille : 130 garde-bœufs et une soixantaine d’aigrettes garzettes. « Ici, le héron garde-bœuf connait une véritable explosion démographique. Il a niché pour la première fois dans la région en 1992. Maintenant, on est à plus de 200 couples. » Originaire d’Afrique, cet oiseau était plus courant dans le sud de la France. « On remarque clairement les effets du réchauffement climatique parce qu’on voit progresser vers le nord des espèces méridionales. » Ces tendances sont observées grâce à des comptages comme Wetlands. L’intérêt de l’opération est multiple : dresser un inventaire des espèces, évaluer leurs tendances et montrer l’importance de certains sites stratégiques d’hivernage.

Le comptage n’est pas fini en Picardie. Le plus gros du travail aura lieu le 16 janvier dans l’estuaire de la Somme et s’étendra jusqu’au 20 sur les autres sites. Thierry aura l’occasion de retourner dans ce dortoir. Car ce soir, la brume est tombée, comme pour protéger les oiseaux des regards indiscrets.

La brume qui s’installe rend difficile le comptage des espèces © Zoé MULTEAU
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