Par Ancelin Faure
Ce soir de janvier, une quinzaine de Franco-Géorgiens se sont rassemblés à Paris. L’occasion de retrouver ceux partis pendant les fêtes manifester au pays pour dénoncer le trucage des dernières élections par le pouvoir prorusse. Depuis plusieurs mois, de nombreux binationaux organisent des voyages-éclairs pour défendre leur rêve européen.

Paris semble trempé dans un encrier. Imperméable aux scintillements lointains de la tour Eiffel, la place du Trocadéro dévore chaque silhouette humaine. Seule la lumière des téléphones portables réglés en mode selfie illumine des nez rougis par un froid glacial. Six timides étoiles piquent le ciel. Même la pollution lumineuse parisienne déclare forfait face à cette nuit fuligineuse. Soudain, les teintes du drapeau des cinq croix enflamment ce tableau outrenoir. Drapés de rouge et de blanc, autant par patriotisme que pour se protéger du vent, une quinzaine de Franco-Géorgiens se rejoignent, s’enlacent. Ce 13 janvier 2025 au soir, date du « Nouvel An à l’ancienne », selon le calendrier julien, ces hommes et ces femmes célèbrent leurs retrouvailles.
Les embrassades se multiplient et les couvre-chefs s’entrechoquent. Un molletonné heurte un cotonneux, un marine cogne un anthracite, un quadrillé percute celui de Tamar. La Franco-Géorgienne, vernis écarlate assorti à son rouge à lèvres, retrouve ses amis après un voyage-éclair sur sa terre natale. « Avec mon mari, on est partis le 18 décembre en Géorgie pour manifester. C’était trop difficile de regarder de loin les autres se battre contre le régime », explique-t-elle, foulard gris électrique noué autour du cou, déjà protégé par ses longs cheveux auburn.
Depuis bientôt dix mois, un vent de colère bouscule ce petit pays, moins de 4 millions d’habitants, coincé entre la Turquie et la Russie. Malgré sa dérive autoritaire, le parti russophile « Rêve géorgien », au pouvoir depuis 2012, a remporté le scrutin législatif du 26 octobre dernier, puis l’élection présidentielle du 14 décembre. L’opposition dénonce un « vol démocratique », une fraude. La perspective de rejoindre l’Union européenne s’éloigne, le peuple ne décolère pas. Tamar non plus.

« Dès notre arrivée, on est allés directement dans les rues de Tbilissi pour retrouver nos copains et notre famille. Ils étaient contents de nous voir. Venir exprès de Paris, c’était impressionnant pour eux. » En ce mois de décembre, des milliers de manifestants pro-Union européenne – aucun comptage officiel n’a établi un nombre exact – se rassemblent chaque soir. « Les manifestations s’organisent selon un système de rotation, détaille Tamar. De 19 heures à 22 heures, un groupe proteste, puis il est relayé jusqu’à 3 heures du matin. Ensuite, les jeunes, qui dorment pendant la journée, prennent le relais jusqu’au lever du soleil. »
En Géorgie, la conseillère en communication numérique rencontre dissidents, activistes et juristes. « Ils nous répétaient : “On a besoin de vous aussi en France !” » Tous réclament un soutien financier des expatriés, une aide pour visibiliser leur combat dans l’Hexagone, ainsi que l’interpellation des élus et des autorités. Le 13 décembre, Emmanuel Macron s’était d’ailleurs adressé aux Géorgiens dans une vidéo publiée sur Facebook : « Nous nous tenons à vos côtés en soutien à vos aspirations européennes et démocratiques », avait déclaré le chef de l’État.
« Non au régime russe ! »
Ces aspirants à la liberté comme Tamar organisent régulièrement des rassemblements à Paris pour éveiller l’opinion publique. « Mais quand on manifeste en France, on est tristes et frustrés. En Géorgie, il y a plus de souffle. » Au contact de ses souvenirs, Tamar s’embrase. Son étincelle rencontre l’hiver ; la vapeur qui s’échappe de ses lèvres enveloppe chacun de ses mots. « L’ambiance est extraordinaire dans les manifestations ! Les gens chantent, dansent, des jeunes passent vous donner à manger et à boire. On a l’impression de ne pas être seuls », s’enthousiasme-t-elle alors qu’une voix féminine l’appelle.

Tamar se retourne, se place au centre de ses camarades déjà alignés, puis patiente. Les drapeaux sont brandis, les poings aussi. Tour Eiffel en arrière-plan. Décor de cinéma. Une manifestante filme les visages, les bannières géorgiennes et les slogans qui fusent désormais sur la place du Trocadéro. « Vive la Géorgie ! Non au régime russe ! » Ces vidéos seront diffusées sur les réseaux sociaux par l’association « Géorgie vue de France », puis envoyées à leurs amis à 4 360 km d’ici. Témoignage d’un indéfectible soutien, même si la mobilisation s’éternise. À l’inverse de Tamar ce soir. Transie, elle étreint son amie, lui desserre son chèche par inadvertance, puis délaisse les festivités. Téa replace son cachemire rose bonbon autour de sa nuque.
« Mon frère a déjà été gazé deux fois »
« Je suis partie en Géorgie au printemps dernier lorsqu’il y avait de grandes manifestations contre la loi russe », raconte Téa, installée en France depuis vingt ans et employée à l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Le 14 mai 2024, le Parlement géorgien adopte la loi sur les « agents de l’étranger » (dite « loi russe ») dirigée contre les ONG et les médias indépendants. La peur de vivre sous le joug de Moscou éclate. « J’y suis allée pour voir ma famille, mais je n’en ai même pas profité car tous les jours j’étais en manifestation. Dès que je m’approchais de l’avenue principale de Tbilissi, la capitale, mon cœur commençait à battre ! Il y avait énormément de manifestants ! » Plus de 30 000 Géorgiens et Géorgiennes au plus fort de la contestation. Les protestations se prolongent alors plusieurs semaines avant de se dissiper à l’approche des élections législatives de l’automne, promesses d’un remède démocratique à la crise politique.

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Téa y croyait. Aujourd’hui, elle déplore sa « naïveté ». « On a affaire à Poutine. La solution ne passera pas seulement par des élections. » Elle marque une pause, feint de ne pas remarquer le vendeur de tours Eiffel miniatures approcher, puis continue. « J’ai récemment discuté avec un ami de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) parti observer les élections législatives géorgiennes. Je l’avais briefé avant son départ, et quand je l’ai revu il m’a dit : “Tu avais raison. Les élections étaient déjà truquées avant le vote.” Tout ce qui se déroule en Géorgie aujourd’hui se passait en Biélorussie il y a 15 ans. C’est un sentiment de retour en arrière terrible. » Neuf mois après son départ de Géorgie, elle espère y retourner rapidement. « Manifester en France, c’est bien, mais je pense important de rejoindre… » Téa s’interrompt.
21 heures à Paris. Minuit à Tbilissi. « Pop ! » Un bouchon de champagne saute. Et chacun saute sur l’occasion. Tamar attrape un gobelet. Téa la regarde tendre son récipient en plastique. Le vendeur à la sauvette comprend qu’il ne vendra rien et change de direction. Des touristes dévisagent la scène sans la comprendre. Un photographe l’immortalise. Son flash aveugle Alexandre. Lunettes rectangulaires sur le nez et bouteille à la main, le quadragénaire barbu passe de tasse en tasse. « Je suis allé voir ma famille en novembre pour soutenir la cause », relate-t-il une fois sa tâche accomplie. Alexandre arrive seul en France fin 2000, entreprend des études de droit, mais conserve un lien étroit avec sa famille. « Aujourd’hui, tous mes proches sont mécontents. Mon père, mon frère, son fils, ma maman. Après, la maman reste la maman. Elle a 72 ans, elle a envie que ses enfants restent en vie et loin du danger. »
En décembre, Amnesty International dénonçait : « Il est de plus en plus manifeste que la police se comporte comme si elle bénéficiait d’une garantie d’impunité de la part du gouvernement. » Répressions, violences, mauvais traitements, l’ONG cible le pouvoir en place. Alexandre ne cache pas sa crainte. « Mon frère a déjà été gazé deux fois. Évidemment que ça m’inquiète. Je suis aussi allé en Géorgie parce que je ne voulais pas qu’ils restent seuls. Moi ici et eux là-bas. »
« Je n’allais jamais manifester seul »
Là-bas, la police alterne entre tolérance et brutalité selon l’actualité politique et la véhémence des contestataires. Revaz, absent des retrouvailles parisiennes du 13 janvier, hantait les rues de Tbilissi chaque soir de son voyage au pays début décembre. « On profitait de l’absence de charges de la part des policiers pour rester dans la nuit jusqu’à 3 heures du matin, raconte le médecin de Clermont-Ferrand de 62 ans, joint par téléphone. On discutait des solutions, de notre histoire, du futur, de ce qu’il se passe dans les pays voisins. »
Les opposants au régime exploitent alors cette atonie policière passagère et intensifient leurs protestations devant les locaux de la télévision publique. « Une chaîne de propagande du gouvernement », prévient Revaz, qui saisit tout de même l’invitation du média à venir s’exprimer en plateau. Le 7 décembre à 22 h 11, en direct, le médecin dénonce la violence, selon lui délibérée, des forces de l’ordre envers le personnel soignant. « Il est inimaginable que des médecins soient ciblés par la police. Moi, je travaille en France, et en France, il y a souvent des manifestations. Mais même lorsqu’il y a eu des affrontements avec la police, il n’y a jamais eu de passages à tabac comme on l’a vu à Tbilissi ! »

Sur sa photo de profil Facebook, Revaz porte un T-shirt noir floqué « Russian warship fuck off ». Comprendre « La marine russe : allez-vous faire foutre ». Le sexagénaire dissident est un habitué des protestations antigouvernementales. À 25 ans, en avril 1989, il participait déjà aux premiers grands soulèvements géorgiens contre l’Union soviétique. Les rues de Tbilissi, il les connaît « par cœur ». Pourtant, lors de son récent retour, il n’allait jamais manifester seul, mais toujours avec des amis. « Et quand on quittait la manifestation, on s’assurait que tout le monde était bien rentré chez soi. Je ne peux pas dire que j’avais peur. Qu’est-ce qu’ils pouvaient me faire ? Me tabasser, c’est tout. Mais oui, il y avait une inquiétude. » Elle ne l’empêchera pas de repartir sous peu en Géorgie, pour deux semaines. « La journée, je travaillerai ; la nuit, je serai dans la rue. »
« Chacun doit se battre sur le terrain »
Cette inattendue indulgence policière n’a pas duré. Les vidéos d’arrestations d’opposants, d’acteurs de théâtre ou de journalistes filmées par des témoins fleurissent alors sur les réseaux sociaux. Un espace de liberté dans un pays où « manipulation, discours de haine et désinformation sont quasi généralisés dans les médias », selon Reporters sans frontières. Natia en a conscience. Actuellement à Tbilissi, la Franco-Géorgienne documente les manifestations via Instagram ou Threads. « Je n’étais pas retournée en Géorgie depuis deux ans, et je n’avais jamais réussi à participer à des manifestations géorgiennes. C’est ma première fois, et j’en suis très contente ! »
Sa joie, audible en dépit des grésillements téléphoniques, s’essouffle rapidement. « Ce n’est pas parce qu’on voit moins de violence en manifestation qu’il n’y en a plus du tout, rappelle-t-elle d’une voix calme mais assurée. Après les fêtes, la police a repris les arrestations. Il y a quelques jours, un jeune scénariste a été arrêté et battu par la police. » Les manifestants portent deux revendications : la tenue immédiate de nouvelles élections, libres, et la libération sans délai des prisonniers. « Depuis le début des manifestations, ils ont déjà arrêté 500 personnes. Ce lundi 20 janvier, un jeune homme de 20 ans a été jugé après avoir été arrêté lors d’une manifestation. Il risque cinq ans de prison ferme ! »

En dépit de cette violence gouvernementale tantôt diffuse tantôt affichée, « chacun doit se battre sur le terrain, martèle-t-elle. On veut se débarrasser de la dictature russe en Géorgie ! » D’ici à son retour en France, mi-février, elle compte occuper le terrain, profiter de l’effusion collective. « C’est hyper motivant pour continuer nos rassemblements à Paris ! Je ne sais pas d’où cet espoir provient, mais ici, les manifestants ont la conviction que les revendications du peuple seront entendues, que la Russie ne pourra pas gagner ! » Autour, tout est obscur. Mais cette Géorgie, drapée de pourpre et d’albâtre, ne se résigne pas. Et se teinte davantage chaque nuit des couleurs de la rébellion.
Ancelin Faure