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Partir Revenir (6/6) – « Dans le transport, tu sais à quelle l’heure tu pars, pas à quelle heure tu reviens »

tjeusset, 24 janvier 202525 janvier 2025

Par Tomas Jeusset

Conducteur routier depuis trente-sept ans, Patrick Roger enchaine les heures de travail et les kilomètres. Le temps d’une tournée, immersion dans la cabine d’un Rennais joyeux au métier pénible.

Patrick Roger, assis dans son camion, attend de pouvoir décharger sa marchandise devant l’usine Bridor de Louverné (Mayenne), le mardi 21 janvier 2025. © Tomas Jeusset

En hiver, la journée d’un conducteur routier débute avant l’aube. À 6 h 30 du matin, aucun rayon de soleil n’atténue encore l’obscurité qui enveloppe la zone artisanale Olivet, en Ille-et-Vilaine. L’immense parking de l’entreprise Fréreux Transports est sombre en ce mardi 21 janvier 2025. L’endroit n’est éclairé que par les faisceaux blafards de quelques spots accrochés aux murs froids de l’entrepôt et les néons rose de la station essence Avia qui cache l’entrée. Pourtant, une tache de lumière, vive, rougeoyante, perce à travers le brouillard qui nimbe la ville de Servon-sur-Vilaine depuis des heures.

Une cigarette, à moitié consumée, se reflète légèrement dans les lunettes de Patrick Roger. Strié par les ombres et les lumières artificielles, le visage du camionneur de 59 ans semble dur, fatigué. Le routier emmène d’un pas décidé son mètre soixante-dix vers une silhouette massive garée au centre du parking. À mesure qu’il s’en approche, ses traits creusés par l’obscurité laissent place à un visage jovial illuminé par un large sourire qui plisse le coin de ses yeux. « Je suis un gars du matin, j’aime bien commencer tôt comme ça je suis tranquille sur la route », s’amuse-t-il. « Allez, hop ! » Il grimpe les marches en métal et s’installe au volant de son camion : un Volvo vert et blanc de 44 tonnes pour 20 mètres de long. Le moteur vrombit. Les graviers du parking craquent un à un sous le poids de l’engin. Patrick Roger laisse derrière lui la petite ville de Servon emmitouflée dans son foulard de brume. Il entame sa tournée.

La première livraison

« Aujourd’hui, je commence avec la livraison de cinq palettes pour Aroma, une petite boutique de cosmétique au centre Alma », un centre commercial du sud de Rennes. Patrick se réjouit, la circulation est encore calme. Sa main rugueuse posée sur le rebord de la vitre entrouverte ondule avec le vent. Les volutes de fumée de la cigarette, coincée entre son index et son majeur, sont aspirées vers l’extérieur. Sa main droite, elle, danse sur les courbures du volant en plastique abimé. Habitué, le Rennais est serein. Il ne s’inquiète plus du caractère impressionnant de son véhicule. « Je suis plus à l’aise au volant de mon camion que de ma voiture. Là, j’ai de l’espace, de grands rétros, je respire. Dans une voiture, j’ai l’impression d’étouffer. »Patrick passe deux-cents heures par mois dans son camion, cinquante heures par semaine en moyenne. « Mon camion devient mon bureau à la journée. Il y a des papiers, des stylos, des chaussures, des gilets jaunes, mais aussi des gants et un transpalette sous la remorque. »L’air qui s’engouffre avec fracas dans l’habitacle camoufle sa voix et celles des présentateurs de la matinale de RTL qui s’échappe de la radio. Après trente minutes de route, le camion se gare à l’arrière du centre commercial.

Le hayon est une plateforme élévatrice mécanique qui permet de supporter les charges lourdes de la remorque. Partick l’actionne avec des boutons placés sous ses pieds. © Tomas Jeusset

Le routier dévale les marches en sifflotant et ouvre les portes de sa remorque dans un bruit métallique comme un garage. Pour descendre les cinq palettes de produits de beauté, il actionne le hayon. La plateforme mécanique s’élève doucement avec le chauffeur à son bord. Un préjugé répandu considère que les camionneurs ne font que rouler, mais Patrick doit souvent décharger sa marchandise lui-même. Il place alors un transpalette électrique sous les colis et enchaine cinq tournées entre sa remorque et la porte de la petite échoppe. L’une des employées d’Aroma le salue, échange quelques politesses avec lui. « On aime bien Patrick, il arrive toujours avec le sourire et toujours à l’heure. »

Une fois la cargaison déchargée, il faut repartir. Il est 7 heures du matin, Patrick redémarre. « J’aime bien livrer les petits magasins, comme Aroma, ou des particuliers parce que c’est plus convivial. Quand je me rends dans de grosses entreprises, l’accueil est plus froid. C’est souvent le cas, comme pour le prochain client au Rheu », une commune de l’ouest rennais. Mais, après quelques mètres, le camionneur se trouve confronté à un problème : la route vers la sortie est bloquée. La veille, le bowling du centre Alma a été ravagé par les flammes. Le bitume est noirci par la suie. La voie qui mène à l’extérieur du parking est entourée de bandelettes rouge et blanche. Un camion de pompier est garé devant l’entrée. Patrick laisse échapper un « eh merde », puis il manœuvre. Il tourne et retourne son volant usé. La tâche s’avère complexe, mais le quinquagénaire garde son calme. Le bruit régulier du moteur accompagne la marche arrière de l’immense véhicule qui frôle les trottoirs et les lampadaires. Le regard plongé dans les deux grands rétroviseurs du flanc droit, il pilote sans trembler. Après 300 mètres à reculons, il réussit enfin à faire demi-tour. « Il fallait un peu d’expérience pour la faire, cette manœuvre-là », s’amuse Patrick. La tournée peut reprendre.

« On peut poireauter longtemps »

Le camion Fréreux Transports est resté garé dans le parking du centre carrefour du Rheu, entre 7 heures et 8 heures du matin. L’occasion pour Patrick de prendre une pause. © Tomas Jeusset

Après 20 kilomètres de trajet, le camion floqué aux couleurs de l’entreprise Fréreux Transports arrive dans le parking du centre Carrefour Supply Chain situé dans la ville du Rheu. Une fois le Volvo de 500 chevaux garé au milieu des autres camions, il ne reste plus qu’à attendre. Il est 7 h 30 et l’attente pourrait s’éterniser. « C’est classique dans le transport, tu sais à l’heure tu pars, pas à quelle heure tu reviens. Les aléas sur la route nous ralentissent. Comme ce matin, où l’on a été bloqué dans le centre Alma à cause de l’incendie de la veille. Maintenant, on est aussi coincé au Rheu. On peut poireauter longtemps. J’espère que notre prochain client, au parc Expo de Rennes, n’est pas trop pressé. » Assis dans son siège à coussin d’air, Patrick est obligé de patienter qu’on lui donne le feu vert. Trente minutes plus tard, toujours rien. Il prend alors le temps de revenir sur sa vie personnelle et professionnelle.

Routier, Patrick ne l’est pas par passion. « J’ai choisi ce métier en 1987 parce qu’à l’époque ça me permettait de bien gagner ma vie. » Les conducteurs poids lourd ne sont pas payés plus que les autres, mais la plupart se muent en acharnés de travail. « J’ai un forfait de 150 heures par mois, comme je fais plutôt 200 heures en moyenne, je tourne autour de 3 000 euros par mois. » Pourtant, selon ses dires, il y a peu de perspectives d’évolution dans le métier. « J’ai le même salaire que quand j’ai commencé il y a 37 ans. Mais, je laisse faire maintenant, ça ne m’énerve plus. Je suis à un an de la retraite. J’ai hâte d’en profiter un petit peu. » Il a passé la majeure partie de sa carrière à faire des tournées nationales et internationales. « J’ai voyagé partout en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, etc. » Le routier partait pour des semaines de voyages en laissant femme et enfants derrière lui. Le conducteur porte la main à son paquet de cigarettes posé dans un recoin du tableau de bord. Il inspire, puis aborde le sujet difficile des sacrifices impliqués par son métier. « J’ai été marié avant de trouver une nouvelle amie avec qui partager ma vie. Ma première femme et moi avons divorcé à cause de mon boulot. J’étais trop souvent parti, je pouvais passer trois semaines sur la route. C’était difficile de maintenir une vie de famille. » Lassé des longs périples, il a choisi de faire des tournées en régionale en 2019. « Je préfère ma vie d’aujourd’hui à celle d’avant. » « C’est dur de revenir d’un coup à la maison. Je n’étais pas souvent là et ma compagne a pris des habitudes, ce serait difficile d’être collés 24 h sur 24 sans une période de transition. J’ai choisi le régional pour m’habituer à rentrer tous les jours et me préparer au nouveau rythme de la retraite. »

Le centre Carrefour Supply Chain du Rheu réceptionne près de 1 500 palettes par jour. Patrick, lui, en a déchargé vingt-deux. © Tomas Jeusset

Soudain, le téléphone sonne et la voie se libère pour décharger la marchandise. Il manœuvre et se met à quai au numéro 71. Encore une fois, il doit descendre et décharger lui-même les 22 palettes de nourritures pour chien dans un grand entrepôt métallique balayé par un vent froid. Le transpalette orange, alourdi par les tonnes de marchandises, frotte à chaque passage contre le sol dans un vacarme de grincements métalliques aigus. Planté devant les piles de sacs bleu marine, un agent de quai discret contrôle les colis pour s’assurer de leur état. Il scrute les moindres défauts de livraison. Patrick tente quelques blagues : « Après une journée comme ça, je n’ai pas besoin de faire de sport. » Mais son interlocuteur reste de marbre et le camionneur quitte le grand hangar gris sans un sourire. Son entrepôt réceptionne 1500 palettes par jour, il n’a pas le temps de s’amuser.

« Bonjour Monsieur, je suis arrivé avec le camion. »

Grâce à son expérience, Patrick réussit tant bien que mal à amortir les retards accumulés et se présente à 9 h 30 au Parc des Expositions de Rennes situé dans la ville de Saint-Jacques-de-la-Lande. Ponctuel, comme toujours, le vieux routier affronte un nouvel imprévu : le client n’est pas sur place. Patrick décroche immédiatement son téléphone : « Oui, bonjour Monsieur, je suis arrivé avec le camion. Où êtes-vous ? » L’homme au bout du fil lui répond qu’il n’arrive que dans l’après-midi. « Il est un peu gonflé de ne pas venir récupérer ses colis », grommèle-t-il. Furtive, presque imperceptible, sa mauvaise humeur s’évanouit vite derrière son sourire habituel. Le petit routier charge les palettes et enchaine les allers-retours entre son camion entouré de brouillard et l’immense hall éclairé dont le sol est tapissé de plastique orange pour éviter les marques. Le temps de se garer, de décharger et de reprendre la route, l’opération aura duré deux heures.

Le routier rennais doit débrancher les câbles à l’arrière de son tracteur à chaque fois qu’il veut changer de remorque. © Tomas Jeusset

Le camion vert et blanc entre dans le parking de Fréreux Transports sur les coups de 12 h 30. À peine le temps d’échanger quelques mots avec les patrons, Alexandre et Régis, que Patrick est envoyé vers sa nouvelle destination. « OK, tu pars pour l’usine Bridor de Louverné », annonce Régis. « D’accord, pas de soucis. J’attelle la semi pour le surgelé et je prends la route ». Le froid humide est mordant dehors. Le Rennais se réchauffe en actionnant la large manivelle qui lui permet de lever la cabine, puis il attelle la remorque réfrigérée réglée sur -20 °C. En deux temps trois mouvements, le camion est prêt à repartir. Patrick se précipite à l’intérieur pour profiter du nouveau chauffage installé dans sa cabine afin de revigorer ses mains blanchies et ses joues rosies.

L’objectif de son trajet de l’après-midi est de faire la navette entre la deuxième usine Bridor située à côté de Laval, en Mayenne, et la première usine de la marque, voisine de l’entreprise Fréreux, à Servon. « Quarante-cinq minutes aller, quarante-cinq minutes retour, je vais encore faire mes 200 kilomètres aujourd’hui. Ça parait beaucoup, mais la période est calme en ce moment, il m’est arrivé de faire 500 kilomètres le même jour en période de rush. »

« Des petits moments qui rendent le métier moins pénible »

À 13 h 30, Patrick se met à quai devant l’impressionnante usine de la boulangerie Bridor. Cet ensemble de murs gris et de hautes cheminées s’étale sur des centaines de mètres. Les camions réfrigérés laissent échapper de la condensation qui se perd dans le ciel couvert. Le routier prend une pause bien méritée dans son camion et dévore un sandwich triangle. Puis, il se rend dans le bureau réservé à l’accueil des chauffeurs. L’endroit est exigu, patiné. Les machines à café branlantes, le comptoir peint à moitié, le sol bosselé, traduisent le passage continu de centaines de conducteurs par jours. Dès son arrivée, il est salué par le réceptionniste coiffé d’un bonnet péruvien avec un pompon violet. « Alors comment ça va, Patrick ? », clame-t-il d’un ton jovial. Les deux hommes discutent pendant cinq minutes, se balancent quelques vannes et rigolent de bon cœur. « J’aime bien venir ici, les gens sont sympas. Ce sont de petits moments humains qui rendent le métier moins pénible.»

Patrick reprend sa route. Il retourne à Servon-sur-Vilaine pour livrer le surgelé à l’autre usine de la boulangerie Bridor. « Faut que je me dépêche parce que j’ai rendez-vous à 17 heures chez le médecin. J’ai mal au dos après une mauvaise chute en descendant du camion. » À 15 h 40, il est enfin arrivé à son ultime destination de la journée, situé à deux minutes de son entreprise. Toutefois, Patrick est encore obligé d’attendre dans sa cabine. Le déchargement s’éternise. Les employés de l’usine Bridor de Servon sont moins efficaces que leurs homologues de Louverné. L’opération prend une heure. Lui trépigne dans son camion et fait les cent pas autour de la remorque, inquiet de rater le rendez-vous qu’il attend depuis une semaine. Le feu bicolore accroché sur le côté droit du quai s’allume en vert. Il peut rentrer.

 Une vibration aiguë perturbe soudain sa joie d’avoir terminé. Son téléphone tremble sur le tableau de bord. Son chef, Régis, l’appelle et lui demande de « partir pour Quimper afin de livrer de la viande à l’abattoir ». Très gentiment, Patrick rappelle ses obligations de la soirée. « Ah oui, j’avais oublié, s’excuse Régis. Je vais trouver quelqu’un d’autre, à demain Patrick. » Un autre jour, Patrick aurait accepté.

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